2013-09-14 10.57.30

Le décryptage du « langage non verbal », fausse science et vrai « horoscope relationnel »

Le décryptage du « langage non-verbal » constitue une lubie médiatique boostée par la série Lie to me, diffusée sur M6. Plus largement, les « simili-théories » promettant de « lire les gestes d’autrui » et se réclamant toute de la « psy », marque une inquiétante éclipse de la parole, de l’écoute et de l’empathie. Etant entendu que selon ces « horoscopes relationnels », « l’universelle lisibilité » de la gestualité serait immanquablement révélatrice des intentions, des émotions, et de la personnalité de nos interlocuteurs…

La gestualité politique, fille de la chiromonie athénienne, est un serpent de mer. Comment si un geste, à lui seul, révélait des intentions forcément dissimulées et dévoilait une nature profonde. Ce comportementalisme niais a pourtant ses adeptes. La parole politique est-elle tellement dévaluée que lorsque nos élus s’expriment devant nous, mieux vaut se concentrer sur leur gestualité ? Mais « l’obsession gestuelle » est sortie de l’orbe politique pour contaminer l’entreprise, via la « formation en communication », le recrutement et le coaching. S’auto-proclamant best-sellers, la farine éditoriale « morpho-gestuelle », « synergologique » ou la drolatique « grammaire gestuelle » du rigolard Joseph Messinger, semble rencontrer son public. Ces lecteurs, souvent dépourvus du capital académique indispensable, lisent cette prose comme des « horoscopes relationnels », y cherchant des trucs et des ficelles pour « mieux communiquer », et être plus efficaces en présence d’autrui. Car ne nous laissons pas leurrer, la promesse de ces bonimenteurs se situe là : prendre l’ascendant sur nos interlocuteurs, les mettre à nu en « lisant leur non-verbal » à « livre ouvert ». Ce n’est pas pour rien si leur fonds de commerce sont les rapports sociaux à enjeux, la séduction, le recrutement et les entretiens commerciaux. A les écouter, les paroles mentiraient presque toujours, mais le corps nous trahirait sans cesse. D’où la sournoise prise de contrôle d’autrui, et déjà des lecteurs de cette prose, avides de «  trucs » pour être « impactant » au bureau, et mieux draguer au bar du coin. Comme si l’on pouvait si facilement plaquer de la mécanique sur les rapports humains… Demain, serons-nous tous coupables à un moment ou à un autre du délit de « sale geste », qui verra le pouce des recruteurs abreuvés de ces inepties se baisser, parce que nous aurons eu l’heur et le malheur de croiser les bras, de regarder un moment par la fenêtre, ou de ne pas sourire.. ? Quant aux feuilles de vigne que constituent les chartes déontologiques ouvrant ces manuels, et exhortant à une utilisation morale de tout cela, elles ne laissent pas dupe grand monde…

Promues par la « quête de sens » et l’exigence de lisibilité que les médias plaquent sur tout et n’importe quoi, ces « pseudo-sciences » brouillent les cartes de la scientificité, détournant les codes rhétoriques académiques, revendiquant le statut et la légitimité de la haute théorie (« puisque l’IRM le prouve »), tout en se vendant accessoirement en marque déposée, sites dédiés et attachées de presse à la clé. Bref, nous voici un peu face à la chauve-souris de la fable, « oiseau, voici mes ailes, souris voici ma queue »…

Ces nouveaux « gourous relationnels », confis dans l’arrogance de leurs certitudes, n’ont cure des mille subtilités qui constituent une relation, patiemment étudiées par des générations de chercheurs. Cette relation est toujours contextuelle, aléatoire, co-construite culturellement et sociologiquement par ses acteurs. Des formes symboliques (rites, modalités de présentation de soi, langage…) prévalent, qui englobent les individus, et donnent son sens à l’ensemble.

Les « pseudo-théoriciens » du décodage du non-verbal brandissent eux l’universalité des émotions et la lisibilité infaillible de la gestualité comme des fétiches à grelots, pour asséner leurs assomantes « vérités » sur des relations décontextualisées et privées du sens des mots. Plus de secret, plus de zone d’ombre, ni doute ni hésitations, tout est « écrit » dans la posture et sur le visage.

A examiner ces « chiromancies de la gestualité » avec une grille un tout soit peu rigoureuse, on perçoit une incroyable série de carences méthodologiques, disqualifiant de facto leur prétention théorique. Ainsi, les gestes, fétichisés ad nauseam, y sont détachés du texte et du contexte. Exeunt, ce qui se dit (important en situation d’interaction !) et le contexte de production du sens. Les ouvrages de la prétentieuse « synergologie » montrent des bonhommes en pâte à modeler se grattant la nuque et croisant jambes et bras. Et de cela, on devrait tirer des lois universelles ! Ignorantes du champ théorique qu’elles se piquent d’étudier, elles fétichisent Ekman et Desmond Morris sous couvert d’universalité, tout en n’accordant aucune valeur aux gestes conventionnels et culturels ; ce qui préempterait une part du business…

De même, ces pesantes « grammaires gestuelles » comptent des milliers de prétendues significations, corrélant gestes et émotions sans que les études et expérimentations administrant la peuve de tout cela ne soient jamais citées. On a l’impression que des lapins sont tirés de chapeaux. Un geste, une mimique, un sens univoque, et silence dans les rangs ! Mais d’ailleurs, avant « d’entrer en relation », faut-il apprendre ces improbables tableaux de correspondance par cœur, afin de savoir ce qui se tramera en sous-main chez notre interlocuteur ? On passe alors d’une posture scientifique accordant plus de lucidité sur les rapports sociaux, à une dangereuse aliénation, « gourou-isant » allègrement ses disciples. Et d’ailleurs, comment diable peut-on être dans une interaction, présent à autrui, et au dessus de celle-ci, en train d’analyser la gestualité et de la décrypter en même temps ? Posture schizoïde s’il en est, verbiage totalitaire et fadaises pseudo-théoriques qui donnent à croire qu’on y voit soudain clair dans les  pensées d’autrui, alors que la psychanalyse nous apprend que l’on n’a même pas accès à son propre inconscient !

Car ces « simili-théories » se réclament toutes de la « psy », qui postule que l’on ne sait pas grand-chose sur soi-même, alors qu’elles revendiquent a contrario, pour l’œil expert, la totale transparence sur les émotions et intentions d’autrui.

Pour répondre à ces navrantes fariboles, il nous semble important de rappeler l’exigence, à notre sens, de désolidarisation de la profession, instrumentalisée par des bonimenteurs à l’ego surdimensionné, qui se réclament du champ psychologique afin de capter sa légitimité, monnayable ensuite dans la sphère de l’entreprise. Et puis il y a la démoralisation des rapports sociaux, en faisant un jeu de dupes, un « poker menteur » permanent, une « guerre froide relationnelle », à malin malin et demi ; alors que la prétendue toute-puissance octroyée par ces « pseudo-sciences » ne prouve au final que l’impuissance suprème de ceux qui sont contraints d’utiliser ces « horoscopes » pour tenter de trouver du sens aux relations, et un peu d’assurance dans celles-ci.

La focale historique nous rappelle que l’on a là affaire aux avatars contemporains des physiognomie, phrénologie et autre cranologie des siècles passées, qui captaient la « vérité » des individus sur les formes des visages, ou la ressemblance supposée avec tel animal. Irruption, en fait, d’un nouvel obscurantisme, sous couvert de vérité révélée…

Signe (ou symptôme) des temps, tout cela marque l’entrée en force des postulats du libéralisme dans les relations. Car pour tous ces « obsédés gestuels », celles-ci se doivent d’être rentables, efficaces, transparentes, grâce à ce décodage systématique qui n’aboutit qu’à décerveler les rapports humains, à les désymboliser, à les « désociologiser » et à les déritualiser. Eclipse de la pensée critique, et avènement, avec ces « gourous relationnels » d’un nouvel obscurantisme, dont il nous semble important d’énoncer les faiblesses criardes et les mille incohérences ; tout en osant aussi dénoncer leurs intentions, rien moins qu’une manière de viol psychique d’autrui, dans l’esprit….

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