Les maux pour le dire

Longtemps, pour parler, les choses furent simples : on employait des mots qui en un mot, voulaient dire ce qu’ils voulaient dire. Ainsi, jusqu’au milieu des années 1980, on pouvait utiliser en public les mots « nain », « gros », « vieux », « balayeur », « handicapé » ou « clochard » sans choquer ni faire scandale. Mais les choses se sont depuis complexifiées et considérablement rallongées, dès qu’on évoque un sujet dit « sensible » (et il y en a beaucoup) ou qu’on parle d’une « communauté » (il y en a tout autant). Désormais, le nain est devenu une « personne de petite taille », le « gros » est affecté de « surcharge pondérale », le « vieux » est un « senior » ou un « aîné », le « balayeur » a été bombardé « technicien de surface », le « handicapé » est « en situation de handicap » ; depuis belle lurette, les « clochards » d’antan sont des « SDF ». Les « fous des asiles » de jadis sont des « déficients mentaux à tendance psychotique », accueillis dans des « structures spécialisées », les « prostituées » sont des « travailleuses (ou travailleurs) du sexe », ne discriminons personne. Quant au RSA (ex-RMI) et à la CMU, ils sont les deux mamelles de l’aide sociale. Mais que ceux qui vivent en ZEP n’aient pas tous un RIB, c’est une autre affaire.

Curieuse mode linguistique, consistant à tout traduire en euphémismes, en sigles et en litotes, à tout étirer en locutions censées ne pas blesser, et surtout, ne pas dis-cri-mi-ner. Bref, il faut désormais dire les choses en les disant autrement, sous peine de passer pour sans éducation, et surtout, sans attention portée à autrui. L’opprobre suprême de notre époque semble d’être pris au mot de racisme, de machisme ou de sexisme. Car paradoxalement, l’empathie et cette obsessionnelle volonté de ne pas blesser sont devenues les grandes causes de notre société, dure et individualiste. S’agirait-il donc de baumes de bonne conscience, dont on enduit les mots pour oublier les maux qu’ils recouvrent ?

Mais il n’y a pas que les « minorités » qui sont gratifiées de cette compensation symbolique consistant à requalifier sémantiquement la situation qu’ils subissent. L’économie est aussi passée maîtresse dans l’art de « dire les choses autrement ». Les « licenciements » sont devenus des « plans sociaux », les « délocalisations » des « redéploiements », les « suppressions de postes » une « modernisation de l’économie » et les « grèves » des « journées d’action » (ce qui est assez drôle, finalement, puisque ces jours-ci, c’est plutôt l’inaction qui prédomine). A l’avenant, toute une phraséologie néo-libérale issue du management gagne les rapports sociaux. Pour « réussir et s’imposer », ne convient-ils pas d’être « impactant », « assertif » et « pro-actif » ?

Ce qu’il est convenu d’appeler le « politiquement correct » a étendu son emprise sur le vocabulaire, qui est toujours une manière mentale de se représenter le monde. « Les limites de mon monde sont les limites de mes mots », affirmait le philosophe. Changez les mots et vous changerez le monde, ôtez en certains, gênants, et vous éliminerez la chose. George Orwell, dans son roman 1984, annonçait déjà cette manipulation du langage si chère aux dictatures. « La liberté c’est l’esclavage » était le slogan préféré de Big Brother. Nous n’en sommes pas encore là, bien sûr. Mais une douce police du vocabulaire lisse les réalités pour les énoncer différemment, et les dire parfois différentes de ce qu’elles sont. La morale s’en mêle, et c’est la langue qui s’emmêle, finalement. CQFD…

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