Les voisins de l’assassin

Vous ne pouvez pas ne pas l’avoir remarqué : quand les médias nous narrent les péripéties d’un assassin présumé en fuite, d’un pédophile qui vient d’être arrêté ou d’un terroriste enfin « neutralisé », les journalistes font témoigner leurs voisins face caméra. Systématique, la chose sert d’illustration obligée à nos J.T. adorant relater ces fuites et ces traques, puisque la dramatisation et la scénarisation sont les deux mamelles de l’information télévisée. Bien sûr, il est facile d’interroger ainsi ces témoins quotidiens des drames qui couvaient ; ils sont avides de parole, pour certain(e)s. A contrario, les gens de justice s’expriment peu au début, et les gendarmes le font avec retenue, et de manière morne et technique. Le substitut du procureur ne trouvera jamais les mots et l’émotion qu’y met la concierge de l’immeuble du drame, ou la « petite dame d’à côté » !

Ces dernières années, Xavier Dupont de Ligonès, Ben Laden et les familles d’Outreau, même combat ; ainsi qu’Emile Louis en son temps, le terrible Marc Dutroux en Belgique, et tous les autres tueurs (en série) starifiés par ces émissions de reconstitution judiciaire qui fleurissent, clones de l’historique Faites entrer l’accusé. Un tueur dans la ville ? Allez, les voisins, au rapport ! La chose vaut pour la moindre affaire criminelle, désormais. Et ces paisibles retraités, jeunes couples et autres commerçants du coin projetés sous les feux de la rampe accèdent le temps de quelques secondes à une incroyable célébrité, disant tous en prime time à peu près tous la même chose : « on n’avait rien remarqué d’étrange, ils étaient discrets et polis, comme vous et moi, en fait… ». Parfois une anecdote fleurit, histoire de personnaliser le souvenir : « il m’a même rendu un service, il y a quelques années… ». « Il me souriait en rentrant le soir ». « Un mari, ou un grand-père modèle, vraiment ». Mais il faut quand même que quelque chose soit bizarre, ça fera toute la richesse du témoignage. Alors les voisins se souviennent que quelque chose clochait. « Oui, il était trop discret, trop poli pour être honnête, avec le recul ». Ces mots interchangeables, caractérisés par leur banalité, n’auront aucune valeur pour les enquêteurs, pour qui elles ne compteront pas. Mais elles content pour les médias, et nous tous, téléspectateurs. Elles sont porteuses d’un frisson, par leur potentiel de généralisation : nous pouvons tous côtoyer l’horreur et le crime sans même en avoir conscience. Elles disent aussi que le mal couve souvent derrière l’apparente surface des choses ; et que finalement, ces voisins télévisuels, ça pourrait être nous.

Et puis bien sûr, il y a le quart d’heure de gloire cher à Warhol, que ces caméras providentielles offrent à ces voisins. Dans ces témoignages, pointe parfois une petite excitation, juste perceptible, et malgré la gravité de façade, il y a de la joie pour ces anonymes de trôner furtivement dans la lumière. Ce qui, c’est sûr, fera parler les voisins des voisins de l’assassin, autant que les crimes de celui-ci. « Ceux d’en face, ils sont passés à la télé, hier soir »… Mais la jubilation des vrais voisins de l’assassin, c’est que jamais les caméras ne viendront demander à ceux de la porte d’à côté s’ils connaissaient leurs voisins. A nous seuls les feux de la rampe ! A moins qu’un drame ne survienne. En attendant, méfiez-vous des voisins trop discrets et trop polis…

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *